3 crocus

Il a neigé ce matin. Pourtant c’est le printemps. Hier trois crocus violacés s’étaient ouverts sur ma pelouse verte.

Aujourd’hui, leurs corolles débordent de neige mousseuse.

On dirait que le printemps m’a servi ce matin, sur une grande nappe blanche trois tasses de café viennois.

Qui vais-je inviter ?

Publicités

Tout doucement

Quand tout va plus lentement

Quand les mains se font plumes

Quand on change de galaxie

Que le son ralentit

On respire en apnée

On coule en eaux profondes

On remonte en surface

Pour se laisser flotter.

 

Quand tout va plus lentement

Quand l’esprit plane

Que les mots deviennent oiseaux

On écrit des chansons

On rêve en poèmes

On a chaud dans le coeur

Doucement on prend le temps

De profiter du bonheur

Quand tout va lentement.

Habillement

Elle repliait la jambe droite et la levait haut devant elle. En équilibre sur la gauche, le pied en danseuse, elle déroulait jusqu’au genou, puis recommençait l’opération sur l’autre jambe. Ensuite, les mains sur les hanches, elle tirait délicatement jusqu’à la taille.

Aujourd’hui, elle s’assied au bord du lit pour enfiler ses collants.

Remariage

 

J’avais 20 ans, j’étais jeune et révoltée.

Je voulais la justice et l’équité.

J’avais la vie devant moi.

Quelque chose ou quelqu’un m’attirait vers toi.

J’avais 30 ans, j’étais impulsive et déterminée.

J’avais dans le coeur la révolte et l’espoir.

Je voulais les femmes et les hommes égaux dans un monde parfait.

Quelque chose ou quelqu’un n’arrêtait pas de m’attirer vers toi.

J’avais 40 ans. J’étais moins jeune et plus grave. J’étais mère avec énormément d’amour et beaucoup de solitude.

Je voulais chasser les nuages noirs, je voulais préserver mes enfants.

Quelque chose ou quelqu’un n’arrêtait pas de m’attirer vers toi.

J’avais 50 ans. J’étais plus épaisse et plus sereine.

J’avais commencé à teindre mes cheveux.

Je voulais que le monde entier soit en paix.

Quelque chose ou quelqu’un n’arrêtait pas de m’attirer vers toi.

J’ai 60 ans, le coeur en fête et mal aux hanches, un peu.

Je suis épanouie, bien dans ma tête, bien dans ma vie.

Je veux ton bonheur avec le mien.

Gardes ma main dans la tienne.

Et quelque chose ou quelqu’un continue de m’attirer vers toi.

Indemnisation

Ils nous étaient comptés les petits plaisirs au temps béni de mon enfance. Famille nombreuse oblige, entre nous ils devaient être chrétiennement partagés. Mais un jour, prise d’une irrépressible envie de douceur, du haut de mes dix ans, je me trouvai face à un grand dilemne.

Dans l’armoire des réserves, allais-je chiper un caramel dans son papier doré ou un praliné de la jolie boîte en carton?

Nul doute, le praliné me trahirait d’office en laissant un casier vide dans la boîte à compartiments. Forte de mon raisonnement je choisis donc le caramel. Mais c’était faire fi du charmant papier doré. Oui, j’avais oublié que le papier aluminium aussi affriolant soit-il, fait du bruit quand on le froisse, et je pris un certain  plaisir à en  faire une petite boule dans mes mains pendant que le caramel fondait voluptueusement sur ma langue.

C’est à cause de cela que mon forfait fut immédiatement découvert. Maman me donna une punition et je dus promettre de ne pas recommencer.

Une cinquantaine d’années plus tard, sans demi-mesure, je m’empiffre de caramels ET de pralinés. Quant’à maman, toujours en vie, elle est sourde comme un pot!

Elle n’a plus les dents assez solides pour des caramels mais je partage volontiers les pralines avec elle🤩

 

 

 

Candeur

Elle n’a pas eu le temps ce lundi-là d’emmener sa fillette à la garderie, Florence, ma coiffeuse qui pratique à son domicile. La petite tourne autour du bac dans lequel sa mère me fait un shampoing, impatiente que je relève enfin la tête. Elle veut me montrer les jouets qu’elle a reçu la veille.

-Oui, dit Florence, on a fêté hier , mais c’est demain son anniversaire.

-Demain j’aurai quatre ans, dit la petite agitant sous mon nez quatre doigts de sa menotte.

-Tu en as de la chance, lui dis-je. Le mien, c’est dans longtemps.

Surprise, elle s’écrie ingénument :

-Alors, ça veut dire que j’ai quatre ans avant toi !

L’accompagnement

Aussi blanche que le drap du lit, mon amie respire de plus en plus difficilement. Un cathéter planté dans la veine, elle dort dans les bras de Morphine. Insolente, la mort s’amuse.

Cruelle comme le chat qui guette la souris, elle plante sa griffe et se retire pour mieux revenir. Et ça dure longtemps, trop longtemps. On laisse se dérouler le processus en lui évitant les douleurs au maximum. Comment estime-t-on le seuil de la douleur de quelqu’un qui ne s’exprime plus?

-Notre philosophie, c’est le respect de la vie jusqu’au bout explique gentiment l’infirmière des soins palliatifs.

Le respect de la vie sûrement, mais le respect de la personne? J’ai un doute…Mais pas de jugement.

Pourquoi lui faire vivre encore ce long moment qui de l’extérieur a l’air si pénible alors qu’il serait facile de l’en délivrer, semble-t-il ? Pourquoi ?

Ma tête s’embrouille, je suis inquiète. Je comprends sans comprendre.

Je suis à la fois d’accord et révoltée.

C’est le moment de la relève. Je rentre chez moi. Je suis triste et pleine de questionnements.

Il est tant d’aller me coucher. Ne plus penser.

Boules Quiès, une, deux, trois, je change de monde. Je glisse dans le silence, je flotte, j’oublie.

Ma tête est posée sur un oreiller garni de ouate synthétique légère, gonflante, lavable à 40°.

Quelques heures plus tard mon amie est décédée. Je crois que finalement  le médecin à coup de seringues et de  » sédatifs » a accéléré le mouvement, je crois.  C’ est bien comme çà  et je l’en remercie.

Cap sur la vie

Et voilà ! Tu as définitivement quitter la maison pour d’autres horizons.

Ton avenir tout défini, la légitimité de ton choix. Dimanche tu es passé prendre tes derniers cartons.

Tu es reparti en laissant la chambre vacante. J’ai regardé s’en aller un grand jeune homme confiant et mature qui avait l’air plutôt bien dans ses baskets, et j’aurai du être heureuse. A moi les sentiments mêlés, Tristesse et Fierté.

Au moment des au-revoir, quand j’ai vu l’ombre d’une émotion envahir ton visage, j’ai reconnu le petit garçon aux yeux tristes que je bordais le soir dans son lit. Regrets et Nostalgie.

J’aurai voulu te serrer contre moi, te couvrir de bisous en te caressant la tête. Je n’ai pas osé. Sur la pointe des pieds  pour me  hisser à ta hauteur, j’ ai déposé pudiquement trois bises lapidaires sur la barbe de tes joues creuses. Au bord de tes yeux rougis une larme trahit ton émoi.

La lumière des phares arrière de ta voiture a dessiné une longue empreinte dans la nuit brumeuse, puis plus rien.

Tu venais de composter le ticket d’embarquement aller-simple destination : l’indépendance.

Je ne suis pas encore prête.